20 avril 2009
Libération et les propos de Sarkozy : entre polémique en bois et "orgie de preuves"
Tout y est : d'un côté, un Sarkozy en plein délire d'auto-satisfaction, qui en profite pour mépriser ouvertement ses collègues européens, qui plus est au nom d'une intelligence qu'il a si souvent tendance à dénigrer. Et de l'autre côté, un journal indépendant et impertinent qui en profite pour porter ce fait au grand jour, et justifier ainsi son credo du "Sarkozy n'est pas un bon président, car il ne "fait" pas président"... pour Libé, quelle aubaine ! Oui, mais voilà... c'est trop parfait. Une "orgie de preuves".
Quiconque a vu Minority Report a entendu cette notion. A environ une 1/2 heure de la fin, Danny Witwer (Colin Farrell) débarque dans une chambre d'hôtel, où un crime a été commis, et tout accuse John Anderton (Tom Cruise). Celui-ci avait découvert que le locataire de la chambre était vraisemblablement l'homme qui avait enlevé et tué son fils Sean quelques années plus tôt. En effet, la "victime" avait pris soin d'étaler sur son lit les photos de tous les gamins dont il avait probablement abusé, y compris le fils d'Anderton. Découvrant ces photos, Danny Witwer a ces mots envers l'un des officiers présents sur le lieu du crime :
"C'est pas logique : si vous étiez un tueur d'enfants et que vous ayez pris ces photos, vous les laisseriez trainer pour que tout le monde les trouve ? (...) Je travaillais à la criminelle avant d'être chez les fédéraux. Ca, c'est ce qu'on appelait une "orgie de preuves". Et vous savez combien d'orgies j'ai eues comme inspecteur de la crim' ? (...) Aucune !... Tout était arrangé." (à 1h44mn du début du film sur le DVD)

Quand c'est trop parfait pour être vrai, alors ça n'est probablement pas vrai, ou du moins, si les faits sont là, ils sont loin d'être aussi évidents qu'ils n'y paraissent. Le même sentiment m'habite par rapport à l'affaire des propos tenus par Sarkozy : c'est trop évident, trop parfait... tout était arrangé. Mais comment ?
Des propos de fin de repas, et une polémique qui s'emballe
Mercredi 15 avril, Nicolas Sarkozy recevait à l'Elysée le "G24", ce énième groupe de réflexion mis en place par le président. Ce groupe est composé par 12 sénateurs et 12 députés de tous bords, afin de réfléchir sur la crise, et sur les moyens de lutter contre elle. Et en fin de repas, il balance à son auditoire cette petite phrase désormais célèbre : "Zapatero n'est peut-être pas très intelligent...". Des propos relayés sur l'un des blogs de Libération par François de Rugy, jeune député Vert de Loire-Atlantique et membre du G24, qui était donc présent (http://auxmarchesdupalaisbourbon.blogs.liberation.fr/2008...).
Et là, tout s'emballe : Libération en fait la une de sa version web, la citation est reprise à l'étranger, à commencer bien sûr par la presse espagnole et par les responsables politiques de ce pays : condamnation ferme des propos (à gauche) et condamnations "même s'il n'a pas tout à fait tort" (à droite). Le quotidien conservateur ABC pointe même le "complexe de supériorité" du président français. La polémique enfle encore dans d'autres pays, puisque Sarkozy ne s'est pas contenté de donner son avis sur Zapatero, mais qu'il a aussi embrayé sur la chancelière allemande Angela Merkel ("Quand elle s’est rendu compte de l’état de ses banques et de son industrie automobile, elle n’a pas eu d’autre choix que de se rallier à ma position"), le président américain Barack Obama ("il est élu depuis deux mois et n’a jamais géré un ministère de sa vie. Il y a un certain nombre de choses sur lesquelles il n’a pas de position") et le président de la Commission Européenne José Manuel Barroso ("totalement absent du G20"). Pire : le seul qui semble trouver grâce aux yeus de Nicolas Sarkozy est le président du conseil italien Silvio Berlusconi ("L'important dans la démocratie, c'est d'être réélu. Regardez Berlusconi, il a été réélu trois fois" - NA : 3 fois élu, mais 2 fois réélu "seulement"). Florilège des réactions dans la presse internationale sur le site de La Dépêche du Midi : "« Stupide, immature, hors de propos: le jugement de Sarkozy sur ses homologues», titrait en Une le quotidien britannique The Guardian. Pour le Times (conservateur), «M. Sarkozy est irrité par l'adulation dont jouit un dirigeant américain sans expérience, dont la popularité a éclipsé (sa) réputation de sauveur du monde». La presse allemande abordait l'épisode factuellement, comme celle d'Italie qui s'amusait de la «gaffe de Sarkozy» (La Republicca).".
Prudentes, les presses allemande et italienne. D'abord parce que les propos concernant leurs représentants ne sont pas les plus graves a priori (flatteuses pour l'Italien, pas insultantes pour l'Allemande, au mieux un peu mégalo et égocentrées). Mais peut-être aussi parce qu'elle se méfient du style Sarkozy, et qu'elles ne se risquent pas au jeu de l'interprétation. Côté presse américaine, même constat. La remarque sur Barack Obama n'a d'ailleurs rien d'insultant, ni de spécialement polémique : Obama n'a effectivement que 4 ans d'expérience comme Sénateur (dont 2 passées en campagne présidentielle), aucune expérience à un poste de l'Exécutif, et il a prêté serment il y a 3 mois seulement. Alors, quoi de plus normal qu'il "prenne encore ses marques" ? Pas de quoi se relever la nuit. LA polémique concerne donc surtout les propos que Sarkozy aurait tenus sur Zapatero. Et si les presses suscitées se montrent prudentes et factuelles, c'est qu'elles savent que des propos ne peuvent pas être commentés de façon brute...
Une petite phrase tronquée ? Quand le fait seul ne suffit pas...
Dans un grand classique des textes proposés au bac de français, l'écrivain Fontenelle (1657-1757) disait : "Assurons-nous bien du fait avant de nous occuper de la cause" (texte intitulé La Dent d'Or dans le Lagarde & Michard). En matière de commentaires de propos cependant, le fait en lui-même ne suffit pas : : les personnes qui les prononcent et à qui ils sont prononcés, la connivence entre les acteurs, le ton utilisé, etc. sont autant d'éléments qui peuvent sacrément relativiser la portée d'un propos. Il suffit d'être un utilisateur occasionnel de MSN messenger pour se rendre compte qu'un propos écrit peut-être pas mal réinterprété. Ou simplement de constater les crises que provoquent régulièrement l'utilisation des mails en contexte professionnel.
D'où trois questions ici :
- qu'a vraiment dit Nicolas Sarkozy ? Pas seulement la petite phrase... tout ce qu'il y a autour...
- qu'est-ce qui a amené Sarkozy à prononcer ces propos ? Quel degré de connivence a-t-il avec ses interlocuteurs ?
- qu'est-ce que "l'intelligence" selon Sarkozy ?
Qu'a vraiment dit Sarkozy ?
Il n'y a visiblement aucun débat sur le fait que Sarkozy ait dit ou non ces propos : factuellement, oui, il les a bien prononcés. Je ne crois pas savoir qu'il les ait niés, ni lui, ni son roquet préféré (Frédéric Lefèbvre). Par ailleurs, François de Rugy, donc, mais aussi Bernard Kouchner et Didier Migaud (également présents lors de la réunion du G24) ont confirmé qu'il les avait bien tenus. Mais quels propos ?
Penchons-nous d'abord sur la phrase complète : "[Zapatero] n'est peut-être pas très intelligent, mais il a été réélu. Moi j'en connais des très intelligents qui n'ont pas été au 2ème tour de la présidentielle". François de Rugy souligne qu'il est très difficile de se rappeler exactement des propos tenus. Mais à peu de choses près, voilà les propos sur lesquels tout le monde s'accorde. La suite, c'est notamment les propos sur Berlusconi ("L'important en démocratie, c'est d'être réélu...") et tous ceux mentionnés ci-dessus.
A qui Sarkozy s'adresse-t-il ? Et pourquoi parler de Zapatero ?
Cette remarque de Sarkozy ne sort évidemment pas de nulle part. Comment en est-il venu à parler de Zapatero ? A la fin de la réunion/dîner du G24, le président interpelle les présents sur un sujet chaud en Espagne : la suppression de la publicité sur les chaînes publiques, voulue par le président Zapatero. On imagine la jubilation de Nicolas Sarkozy en apprenant que son homologue espagnol l'imitait... lui qui n'a pas l'habitude de garder son ego dans la poche, l'occasion est trop belle : un socialiste qui l'imite, encore une preuve flagrante qu'il a raison dans tout ce qu'il fait... il ne manque donc pas l'occasion de le rappeler à tout son auditoire.
Et au milieu de cette auditoire, une voix s'élève, et lui rétorque : "il y aurai beaucoup à dire sur Zapatero...". Cette voix, c'est celle d'Henri Emmanuelli, ancien premier secrétaire du PS. Pas n'importe qui. Lui et le président se connaissent depuis longtemps. Et ce n'est sans doute pas la première fois qu'ils parlent de Zapatero ensemble. Reste à savoir ce que le député des Landes pense du président espagnol, sans quoi, on ne peut rien comprendre à la réponse de Sarkozy.
Emmanuelli : l'homme qui a la clef ?
Le noeud de l'histoire, l'élément qui permettrait de comprendre tout ce qui s'est dit, ce serait idéalement de savoir ce que sous-entendait la remarque d'Emmanuelli. Savoir ce qu'il y a derrière ce "beaucoup à dire" dont on ne saura probablement rien. Mais je risque à une interprétation, car elle semble malgré tout évidente...
... et ce qui semble évident, c'est que la remarque d'Emmanuelli est loin d'être flatteuse. Mais le taciturne socialiste a la finesse - l'expérience ? - de ne rien dire explicitement. Et Sarkozy a quant à lui la maladresse - la politesse ? - de faire comprendre à son interlocuteur qu'il a compris la sous-entendu de sa remarque. Alors, Henri Emmanuelli a-t-il sous-entendu que Zapatero n'était pas intelligent ?
Zapatero et les socialistes européens ?
Il n'est pas dit qu'Emmanuelli sous-entendait exactement que Zapatero n'était pas intelligent. S'il avait dû préciser sa remarque, il n'aurait sans doute pas utilisé ces mots. Mais il semble néanmoins qu'il se range derrière une opinion pas spécialement rare sur Zapatero, à savoir que celui-ci est un peu trop... gentil, voire naïf, et pas assez "politicien", dans toute la dimension machiavélienne de ce terme.
Le surnom de Zapatero en Espagne a longtemps été "Bambi", et beaucoup considéraient qu'il avait été porté à la tête d'un PSOE malade (durement battu aux élections de 2000) avant tout en raison d'un physique avantageux ("oh, les beaux yeux bleus !") et d'un charisme qui tranchait à la fois avec son prédécesseur Joaquin Almunia, mais surtout avec celui de José-Maria Aznar. Une semaine avant l'élection de 2004, Zapatero était encore donné perdant (de peu, certes), ce qui semblait sonner le glas de sa carrière politique. Oui, mais il y eut les attentats de Madrid, et les manipulations ratées du gouvernement Aznar. Et il gagna les élections, un peu par défaut, du moins dans un vote très circonstancié. Il a regagné les élections de 2008 sur les mêmes qualités qu'il avait utilisé en 2000 (en jouant habilement de l'outil télévisuel), et en s'appuyant sur un bilan apparemment sain (la crise actuelle, particulièrement dure en Espagne, tend à montrer que c'était quelque peu illusoire), victoire acquise face à un pragmatique mais austère Mariano Rajoy (leader du PP). En 5 ans de pouvoir, il est vrai que Zapatero ne s'est pas spécialement démarqué de la politique économique du gouvernement Aznar, politique dont il a largement confié les rênes à Pedro Solbes, ministre des finances (récemment remplacé par Elena Salgado). On ne peut pas lui en vouloir, il est professeur de droit constitutionnel à la base, pas économiste. Et à part Gordon Brown, il y a assez peu de "grands argentiers" à la tête de gouvernements en Europe. Toujours est-il que l'Espagne souffre sévèrement de la crise aujourd'hui, notamment en raison d'un modèle de croissance reposant un peu trop sur l'industrie de la construction... Zapatero a, pour sa part, concentré l'essentiel de sa politique sur des réformes sociétales profondes, conformes à ses convictions politiques (mariage gay, régularisation de clandestins, etc.). Il s'est davantage présenté comme un homme de convictions, soucieux d'instaurer un dialogue sain, que comme un pragmatique, un "renard" de la politique.C'est une hypothèse, mais elle me semble plus que vraisemblable : Henri Emmanuelli cherche donc à tacler le président Sarkozy, à dégonfler l'ego de ce dernier, en lui rappelant qu'il y a des comparaisons plus flatteuses que celle avec le président du gouvernement espagnol.
Qui vise Nicolas Sarkozy à travers ses propos ?
Sarkozy attaqué répond donc au quart de tour... pour viser les socialistes français. En relisant les propos au regard de ce que nous venons de dire, ceux-ci apparaissent à l'évidence très ironiques. Une autre formulation, sans doute plus heureuse, aurait pu être : "la question n'est pas de savoir si Zapatero est le plus brillant", en évitant ainsi toute maladresse diplomatique, et en montrant à Emmanuelli qu'il a compris le sous-entendu. Le président n'a pas eu cette finesse d'esprit. Sans doute se préoccupait-il assez peu de Zapatero, en pensant davantage à la pique qu'il allait envoyer à son interlocuteur.
Car dans la suite de sa remarque, l'allusion à Lionel Jospin et son échec à la présidentielle de 2002 est claire. Alors, si Zapatero "n'est pas très intelligent" mais qu'il a été réélu, que dire de quelqu'un qui n'a même pas été au 2ème tour d'une élection présidentielle ? Sans doute que c'est un neuneu, et il est évident qu'Emmanuelli ne dirait pas ça sur Jospin. Et allons même plus loin : si Jospin est un neuneu car il n'a pas réussi à se faire élire président, que dire alors de quelqu'un qui aurait perdu la course à l'investiture socialiste face à ce même Jospin ? Qu'il est neuneu parmi les neuneus ? Il est évident qu'Henri Emmanuelli n'aurait soutenu ce propos, et pour une raison très simple : cet homme qui a perdu la course à l'investiture socialiste (en 1995, cette fois), c'est... lui, Henri Emmanuelli.
Je ne sais pas si Nicolas Sarkozy a autant poussé le raisonnement. Mais la tournure utilisée est évidente : elle conduit Emmanuelli à reconnaître l'intelligence de Zapatero, ou alors à reconnaître que lui-même (en tout cas les socialistes) sont des neuneus. Et c'est bien ce qu'ont confirmé François de Rugy ("Mais, il ne doit pas y avoir d’erreur d’interprétation non plus: il était très clair que Nicolas Sarkozy faisait l’éloge de Zapatero, comme de Gordon Brown ou de Felipe Gonzalez, pour s’en prendre ironiquement aux socialistes français") et Bernard Kouchner ("C'est une façon de dire : "il l'est" (intelligent, ndlr), il a été élu deux fois et il vient de supprimer la publicité à la télévision"). Peut-être pour désamorcer la "bombe", notamment en prévision de la visite du chef d'Etat français en Espagne à la fin du mois. Mais probablement aussi en tout été de conscience.
Le retournement de Sarkozy est simple, plutôt habile, mais bien maladroitement formulé. Et il repose sur une certaine idée que le président se fait de l'intelligence, et des critères qu'il connaît pour l'évaluer.
Sarkozy et l'intelligence
Je n'en dirais pas trop ici, car ça fera l'objet d'un article bientôt (intitulé "Sarkozy, une certaine idée de l'intelligence"). Mais il est clair qu'il existe différentes formes d'intelligence, et que l'intelligence "pragmatique" est celle qui emporte l'adhésion du président... et forcément, c'est aussi celle qu'il voit en premier chez les gens.
Sarkozy, sans doute en raison d'un passé scolaire pas aussi brillant que la plupart de ses confrères, méprise beaucoup l'intelligence "scolaire, académique, purement cérébrale", une intelligence qui se pose des questions de principes sur le long terme (il n'y a qu'à voir les relations qu'il entretient avec l'Université ou l'Education Nationale). Il se perçoit lui comme quelqu'un qui a "réussi" grâce à une intelligence "pragmatique, de terrain, politicienne", une intelligence de l'action, très "au jour le jour", et peu penchée sur les questions de principe. Il reconnaît également cette intelligence chez un Berlusconi qui (même s'il y a encore beaucoup de choses à dire), qui a été réélu 2 fois (et pas 3), et donc chez un Zapatero, lui-aussi réélu. Alors qu'un Jospin a une intelligence cérébrale forte, mais ça n'a pas suffit à le faire élire. Sans doute faut-il plus que de l'intelligence. Ou alors faut-il une autre forme d'intelligence.
Sarkozy, en manager standard, privilégie donc une certaine forme d'intelligence qui se mesurerait facilement (ici, le critère, c'est l'élection). Une intelligence très facile à afficher, qui permet de se comparer rapidement. J'aurais envie de dire : une intelligence bling-bling, oui.
Que conclure de l'attitude de Sarkozy ?
Pas grand chose. Qu'il a une fois de plus donné dans l'auto-satisfaction excessive, qui plus est de façon maladroite. Qu'il parle trop, oui. Que Sarkozy a fait du Sarkozy, tout simplement. Je note d'ailleurs l'habile formulation de François de Rugy : "Le style de Sarkozy est ce qu’il est, et je m’étonne qu’après deux ans de présidence de la République, certains soient encore surpris". Mais à l'évidence, il n'a insulté personne. Donc pas quoi en faire un incident diplomatique.
Pourtant, ça a bien faillir en devenir un. On ne pourra pas s'assurer que le problème est totalement résolu avant la visite officielle de Sarkozy en Espagne... Mais alors, comment cette affaire est-elle à point devenue un scandale d'Etat ?
Libération ou l'art de monter en épingle ?
Journal impertinent, fondé par des penseurs et journalistes de renom, Libération semble bien avoir totalement orchestré la polémique depuis le début. Et de mon point de vue, être totalement sorti de ses critères de déontologie.
Libération et le paparazzismo-sarkozysme
Depuis 2 ans, c'est devenu un rituel. Les articles en tête de page de la version web de Libération portent très souvent sur Nicolas Sarkozy. Mais pas toujours sur les aspects les plus politiques de son action : les bourrelets de Sarkozy gommés par Paris-Match, le sms envoyé (ou pas) à Cécilia ("si tu reviens, j'annule tout"), Martinon traité d'imbécile, maintenant les propos de fin de repas à Emmanuelli... autant de sujets fondamentaux pour l'avenir du pays affichés à la meilleure place du site.
Pourquoi cette ligne ? Avant tout parce que ça fait réagir (et sans doute aussi, ça fait vendre), mais également aussi parce que c'est conforme à la position du journal : Libé reste un quotidien engagé à gauche, et donc forcément hostile à Sarkozy. Toute information pouvant "nuire" au président est bonne à prendre. Certains taxeront cette attitude de non-conforme à la déontologie journalistique. Ce n'est pas mon avis : Libération ne cache pas son engagement, et quiconque ouvre les pages du quotidien sait à quoi s'attendre.
L'image de Sarkozy que cherche à véhiculer Libération est celle d'un homme nerveux, agité, égocentrique, manipulateur de médias, qui cherche toujours à ramener la couverture vers lui, et qui ne supporte pas la critique. En tant que journal d'opposition, il cherche à le décrédibiliser en tant que chef d'Etat, sur le mode du : "Sarkozy ne peut pas être un bon président car il ne fait pas président", en raillant notamment son côté "m'as-tu vu ?", son mépris pour la culture, ses aspirations très bassement matérielles. Et il faut reconnaître que le journal manque rarement de matière.
Mais n'y a-t-il pas un piège ? Je crois que oui, et je crois aussi que Libération tombe de plus en plus dedans. Et tend à limiter la définition du travail de journaliste.
Quel est le travail du journaliste ?
Je pense qu'on peut limiter les missions du journaliste à 3 : trouver les informations, les commenter, aider le lecteur à les comprendre.
Or, il apparaît évident que le monopole du commentaire échappe de plus en plus à la presse écrite, internet notamment s'étant fait le terrain de jeu privilégié des commentateurs de tous bords. Certaines "grandes plumes" trouvent encore de la place dans quelques supports écrits, mais les places sont rares. De fait, il ne reste que deux missions, à savoir "trouver les informations" et "aider le lecteur à comprendre".
Ce sont d'ailleurs ces deux missions qui justifient la valeur ajoutée d'un journaliste, celles qui font qu'on paiera un quotidien au lieu de se contenter d'un gratuit distribué à l'entrée du métro. Or, dans sa quête de démonstration d'un Sarkozy "qui ne fait pas président", on finit quand même par avoir le sentiment que la recherche de l'information (même anecdotique) qui pourrait accréditer la thèses d'un Sarkozy conforme à l'image que Libé s'en fait finit par prendre largement le dessus sur la partie "compréhension" des faits.
Une hyper-factualisation de l'affaire... au détriment de la compréhension
Cette affaire des propos sur Zapatero est de loin la plus caricaturale. Car il s'agit de propos que Libération est allé trouver. Mais non seulement les propos ont été décontextualisés, mais il semble aussi que le journal n'ait pas fait l'effort de compréhension nécessaire pour comprendre le sens des propos du président. A aucun des moment, des questions essentielles comme "A quoi le président répond ? Sur quel ton ? Que signifie le sous-entendu d'Emmanuelli ? Y a-t-il une connivence entre Sarkozy et Emmanuelli sur ce sujet ? Quelles sont les critiques récurrentes à l'encontre de Zapatero ?" ne sont posées dans les articles de la version web. Même pas un minimum de travail rhétorique. Mais même : il ne s'agit pas d'un travail d'analyse de texte, il s'agit d'un travail d'analyse de communication. Peu importe : Libé ne pose pas ces questions, et opte pour une course à l'indignation, et une "hyper-factualisation" du débat.
L'hyper-factualisation signifie que le débat consiste exclusivement à savoir si les faits ont eu lieu ou pas, la confirmation/infirmation de leur véracité mettant alors fin au débat en question . De fait, on décrédibilise toute personne qui n'a pas pu être témoin direct des faits (comme Libé le fait en rappelant à Frédéric Lefèbvre qu'il n'était pas présent dans la réunion du G24... et aussi en oubliant de souligner qu'aucun journaliste du quotidien n'y était non plus). C'est le parti pris par Libé, qui continue à publier en tête de page la dernière déclaration de Kouchner en la titrant fièrement : "Kouchner confirme les propos de Sarkozy sur Zapatero" (et en occultant l'essentiel de son intervention, qui consistait à dire que Sarkozy avait vanté l'intelligence de Zapatero) . Seulement voilà, l'hyper-factualisation n'est jamais neutre : elle cherche avant tout à décourager l'adversaire avant une éventuelle bataille de l'interprétation. Dans cette affaire, un seul angle d'attaque est retenu par le quotidien : pour lui, la seule question est "qu'es-ce que Sarkozy a dit"... ainsi évite-t-il soigneusement de poser la seule question qui importe, à savoir "qu'est-ce Sarkozy a voulu dire ?" (sinon à travers la bouche de Bernard Kouchner). Les faits, bien qu'acquis, continuent à faire (faussement) débat au sein du quotidien. La question n'est vraiment pas là, Sarkozy a bel bien prononcé les paroles qu'on lui prête. Quant à l'interprétation, il semble bien que les personnes ayant assisté au G24 aient vu un éloge "détourné" de Zapatero par Sarkozy. Libé ne gagnera pas la bataille de l'interprétation. Alors, comment se tirer d'affaire ?
La fuite en avant, ou l'ultime recours
On en est presque au stade où des excuses publiques seraient de bon ton. Humiliant. C'est ce que Val avait demandé à Siné il y a quelques temps. "M'excuser à Sarkozy ? Plutôt me couper les couilles !" aurait répondu le dessinateur, qui a depuis fondé son propre hebdo. Il y a cependant un moyen simple de les éviter.
Dans un temps médiatique court, il consiste simplement à déporter le débat sur un terrain plus large, où chacun des acteurs est obligé d'occuper un nouveau rôle. L'accusé (ici, Sarkozy et l'UMP) a le choix entre réagir à nouveau, ou se taire, en espérant que les accusation finissent rapidement par se calmer. Seul problème : s'il réagit, il reconnaît que le débat a changé de terrain, et il ne pourra plus revenir au terrain initial (tout ce qu'il démontrerait alors, c'est qu'il a un wagon de retard). Dans les deux cas, l'accusé est pris au piège. A moins qu'il ne mette en place un arsenal politique et médiatique impressionnant pour contrer l'accusateur, mais c'est une arme à double tranchant : pour quoi passerait un président de pays en crise qui concentrerait l'essentiel de ses forces à attaquer un journal d'opposition, et non à résoudre la crise ? Toujours est-il que Libération a eu l'initiative de la polémique sur les propos de Sarkozy, il peut se permettre d'avoir l'initiative du débat : il agit, le président (ou ses chiens de garde) réagit. Avec un peu d'habileté, le journal peut même se victimiser un peu. (NA : c'est vrai que je n'apprécie pas la méthode d'un point de vue "déontologique"... mais cela fait partie des armes dont Sarkozy n'hésiterait pas à se servir contre Libé ou autre, je ne suis pas choqué par le fait que Libé les utilise).
Et Libé a trouvé le nouveau terrain de jeu parfait pour déporter le débat, un terrain sur lequel il compte restaurer l'image d'un président peu démocrate et manipulateur des médias : celui de l'indépendance journalistique.
Une invocation récurrente de l'indépendance journalistique
Toute la réponse de Laurent Joffrin aux aboiements de Frédéric Lefèbvre repose sur une remise en cause par le porte-parole de l'UMP de l'indépendance des journalistes. «M. Lefebvre, qui occupe un poste de roquet à l'UMP, a du mal à accepter l'existence d'une presse indépendante en France, a réagi le directeur de Libération, Laurent Joffrin, interrogé par l'AFP. «Il se contente d'aboyer un démenti de commande et d'insulter le principal journal d'opposition en France ainsi que ses 800.000 lecteurs.» (http://www.liberation.fr/politiques/0101562840-propos-de-...). Si Lefebvre hurle, c'est parce qu'il n'admet pas qu'il y ait une presse indépendante, et fin des débats. En plus, il insulte (du moins, c'est comme ça que c'est ressenti). J'avoue ne pas connaître les pressions que subissent au quotidien les journalistes d'un quotidien comme Libé. Mais vraiment, je doute que Lefebvre ou Sarkozy s'immiscent régulièrement dans les conférences de rédaction. Par ailleurs, en relisant les propos de Lefebvre (qui parle de Libé comme d'un "tract" qui "après avoir perdu ses lecteurs, perd sa crédibilité"), on y voit de la virulence, voire de la méchanceté et de la bassesse. Mais pas à proprement parler d'insultes. Alors qu'un "roquet" qui "aboie un démenti de commande", ça, ça ressemble davantage à une insulte.
Le sommet d'intensité de l'affrontement entre les deux hommes a lieu lorsque Lefebvre accuse Libération de "colporter de fausses informations", alors que Joffrin maintient "l'intégralité de ses informations". J'ai bien envie de vous dire que les deux ont raison... tout simplement parce qu'ils ne parlent pas de la même chose. Joffrin est encore une fois dans l'hyper-factualisation : pour lui, l'information, c'est la phrase telle que Sarkozy l'a prononcée, l'enjeu étant uniquement de savoir s'il l'a dite ou pas. Pour Lefebvre, l'enjeu, c'est l'information telle que transmise par Libération, à savoir que Sarkozy a insulté Zapatero. Sarkozy a bien dit ce qu'il a dit, et il n'a pas insulté Zapatero. Pour Joffrin, l'information, c'est le "matériau brut" ; pour Lefebvre, l'information, c'est le "message" transmis par Libération.Qui a raison ? Comme précisé dans la charte du Presse-Agrumes, je ne crois pas que l'information brute existe, et que tout information n'existe qu'en contexte. Aussi aurais-je tendance à pencher pour la version de Lefebvre ("Dieu, que ça me fait mal au c**..."). Et cette remarque évidente sur la nature d'une information pourrait bien se retourner contre Libération. Alors, il faut poser le problème autrement, quitter le particulier pour aller vers le général. Le ramener non pas à un problème sur la nature d'une information concernant Sarkozy , mais sur le problème général du rapport de Sarkozy à la presse "indépendante".
Un mécanisme d'attaque qui s'auto-entretient... donc qui tourne à vide
Au final, on voit comment la problème par Libération a progressivement été déporté :
"Sarkozy a insulté Zapatero" -----> Qu'est-ce que Sarkozy a vraiment dit ? -----> Peut-on encore critiquer Sarkozy ?
Quand il a été affirmé par les participants du G24 qui ont bien voulu s'exprimer que Sarkozy n'avait pas insulté Zapatero, alors la question était de savoir ce que Sarkozy avait vraiment dit. Quand il a été affirmé par ces mêmes participants que Sarkozy avait fait l'éloge de Zapatero, on pose alors la question : "est-il encore possible de critiquer Sarkozy ?" (ce sera la une de Libé ce lundi 20 avril). Question qui peut d'ailleurs être comprise de deux façons :
- Les membres "d'opposition" du G24 (de Rugy, Migaud, Kouchner,...) auraient cédé devant Sarkozy, et auraient défendu la version d'un Sarkozy n'insultant pas Zapatero par craintes des représailles ;
- Il n'est plus possible de critiquer Nicolas Sarkozy par voie de presse sans se faire insulter par Lefebvre...
A lire dans Libé ce lundi, mais je pense que c'est surtout cette deuxième interprétation qui est sous-entendue par le titre en une. Il s'agit d'une mécanique d'attaque/victimisation très simple, et vieille comme le monde (disons comme l'Antiquité) :

C'est en somme assez simple :
- soit le "tyran" ne réagit pas, et dans ce cas, son silence fera parler (selon le principe de "qui ne dit mot consent"... encore faut-il que le journal ait un minimum de reconnaissance) ;
- soit le tyran réagit, et dans ce cas, le mécanisme s'auto-entretient : la conclusion sera le postulat, il n'y a qu'à mouliner.
Pour que ce dernier cas soit effectif, encore faut-il faire preuve d'un minimum de subtilité, qui consiste alors à pousser le lecteur à confondre quatre éléments :
- l'attaque initiale doit devenir une information ;
- la défense doit devenir une attaque en retour/agression ;
- la défense légitime doit devenir un refus de la critique ;
- une défense virulente doit devenir une insulte.
C'est un vrai jeu de gamins, dont la légitimité repose sur le très virile "c'est lui qui a commencé, pas moi !". Il suffit de jouer sur une certaine asymétrie de perception, avec un brin de mauvaise foi... Ici, le journal considère que ce qui a mis le feu aux poudres n'est rien d'autre qu'une information, et que les journalistes ont fait leur métier. Alors que les concernés y verront eux une attaque, contre laquelle ils vont se défendre. Seulement, dans la vision des journalistes, cette défense est la première attaque, puisque eux n'avaient transmis qu'une information, et non pas une attaque. Le reste n'est qu'un enchaînement parfaitement cohérent, qui impute à l'autre partie l'origine de l'agression.
Et encore mieux : cette technique permet aussi un habile retournement de l'insulte. Dans notre cas, Laurent Joffrin parle des "insultes"
Et après ?
La suite de l'affaire, ça commence à devenir un classique :
- des personnalités de premier plan (genre Bernard Kouchner) obligées de répondre sur des propos de fin de repas... c'était bien la peine de "trahir" les siens et de devenir chef de la diplomatie pour répondre sur des sujets aussi fondamentaux ;
- Ségolène Royal, dans sa quête perpétuelle du monopole de l'indignation, a déjà envoyé une lettre d'excuses (sur un ton qui laisserait penser qu'elle parle au nom de la France) au président Zapatero... Après le triptyque Action / Réaction / Correction, c'est désormais le Action / Indignation / Pardon qui semble régir les faits et gestes de Ségolène Royal par rapport à Nicolas Sarkozy ;
- Frédéric Lefèbvre a été envoyé au front pour aboyer, comme d'habitude. Le porte-parole de l'UMP n'est décidément que ce qu'il est, et fait ce qu'on lui dit de faire. Il a renouvelé ses attaques contre Ségolène Royal, et le besoin qu'elle aurait d'aller voir un psy ;
- Du coup, Benoît Hamon le taxe de machisme... là encore, il semble bien qu'on soit à côté du problème. Je note au passage que le parti socialiste reste discret, et semble appuyer plutôt mollement l'initiative de se ancienne candidate à la présidentielle. De même, François Bayrou s'est fait discret. Je crois que cet homme, dont j'ai souvent critiqué le sens politique, jouit en revanche d'un bon sens indéniable, et d'une certaine capacité à garder la tête froide ; aussi, sa non-intervention est (selon moi) simplement la marque d'une vérification préalable des faits, et d'une volonté de les comprendre avant de s'indigner.
- Aujourd'hui, sur BFM, le député de l'Essonne Manuel Valls a réagi à cette affaire, en soulignant notamment qu'il fallait arrêter de mettre les propos de Nicolas Sarkozy au centre du débat politique, car c'est précisément ce qu'il attend. Pas sûr que Sarkozy ait voulu que ses propos sur Zapatero soient au centre des débats. Mais Valls - enfin un ! - a bien compris comment fonctionne Sarkozy : en toute circonstance, il veut avoir le monopole de l'initiative des débats, être celui qui fait réagir. Une autre a bien compris ça : Ségolène Royal, dont nous analyserons la stratégie médiatique, très "sarkozyste" dans le fond.
Et Libé ? Et bien Libé... a bien jouer le coup, oui :
- pas d'excuses officielles en vue ;
- un très grand nombre de commentaires sur son site (même si ceux-ci partent vraiment dans tous les sens), et sans doute des ventes en hausse ;
- une posture de "principal journal d'opposition" (selon l'expression de Joffrin) renforcée ;
- les débats sur un Sarkozy psychorigide et ne supportant pas la critique à nouveau en une... et Sarkozy fait vendre, même Libé...
- aucun doute que Libé va encore exploiter un peu ce filon...
La méthode n'est pas noble, mais le résultat est là. Alors Libé, temps de l'intelligence "cérébrale" tendrait-elle à développer un certaine intelligence "pragmatique, de terrain" ?.. Oserais-je dire : une intelligence "sarkozienne" ?...
Conclusion de l'affaire à venir lors du voyage officiel de Nicolas Sarkozy en Espagne les 27 et 28 avril prochains.
A suivre bientôt en lien avec ces sujets :
- La notion d'indépendance
- Sarkozy, une certaine idée de l'intelligence
- Ségolène Royal, une néo-sarkozyste ?
11:19 Publié dans Le coin des Mandarin(e)s......[POLITIQUE] | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : libération, zapatero, sarkozy, intelligent


Ecrire un commentaire