05 mai 2009

Oscars : les critiques manquent-ils d'imagination ?

La dernière cérémonie des Césars a été l'occasion pour la "grande famille du cinéma français" de récompenser Vincent Cassel pour son interprétation du gangster Jacques Mesrine dans le diptyque de Mesrine de Jean-François Richet, ainsi que Yolande Moreau pour son interprétation de Séraphine de Senlis dans le Séraphine de Martin Provost. Point commun à ces deux récompenses ? Facile, il s'agit de deux rôles mettant en scène des personnages ayant réellement existé, chacun de ces films étant un biopic.

Si les Césars ne regorgent pas de ce type de film retraçant la vie d'une personnalité plus ou moins célèbre, il n'en va pas de même pour les Oscars : la cérémonie américaine a pris pour habitude ces dernières années de faire concourir dans les principales catégories (meilleur film, meilleur réalisateur, mailleur acteur, meilleur actrice, meilleur scénario original ou adapté) un nombre important de ces biographies romancées. Et le plus surprenant est que la récompense n'est en général pas celle de meilleur film ni du meilleur scénario, mais celle de meilleur acteur ou de meilleure actrice.

oscars.jpgEn effet, sur les 7 dernières éditions des Oscars (2002 à 2008, la cérémonie ayant lieu au mois de mars de l'année suivante), on ne retrouve que peu d'histoires "vraies" récompensées : un seul meilleur film et un seul meilleur réalisateur (Le Pianiste de Roman Polanski en 2002), un seul meilleur sénario adapté (à nouveau Le Pianiste) et un seul meilleur scénario original (Milk en 2008)... soit 4 récompenses sur 28 possibles (environ 14,3%), et 3 pour le seul Pianiste de Polanski.

En revanche, côté acteurs, c'est la razzia : sur les 7 dernières éditions, 5 statuettes de meilleur acteur et 5 statuettes de meilleure actrice pour des rôles de personnage ayant réellement existé, soit 10 statuettes sur 14 possibles (soit 71,4 %) ! Les lauréats sont :

  • Comme meilleure actrice : Nicole Kidman pour le rôle de l'écrivaine Virginia Woolf dans The Hours (2002), Charlize Theron pour le rôle de la tueuse en série Aileen Wuornos dans Monsters (2003), Reese Whitherspoon pour le rôle de la chanteuse June Carter dans Walk the Line (2005), Helen Mirren pour le rôle de la Reine Elizabeth II dans The Queen (2006), et enfin Marion Cotillard pour le rôle d'Edith Piaf dans La Môme (2007).
  • Comme meilleur acteur : Adrian Brody pour le rôle du musicien Wladyslaw Szpilman dans Le Pianiste (2002), Jamie Foxx pour le rôle de Ray Charles dans Ray (2004), Philip Seymour Hoffman pour le rôle de l'écrivain Truman Capote dans Truman Capote (2005), Forest Whitaker pour le rôle du dictateur Idi Amin Dada dans Le Dernier Roi d'Ecosse (2006), et enfin Sean Penn pour le rôle du politicien Harvey Milk dans Milk (2008).

Certes, il faut distinguer le niveau de notoriété des personnages : Elizabeth II, Ray Charles ou Edith Piaf n'ont pas attendu un film sur leur vie pour accéder à la notoriété, alors qu'un Wladyslaw Szpilman ou un Harvey Milk - dont la notoriété était bien réelle mais plus limitée - ont sans doute acquis un statut d'icône grâce au long-métrage, notoriété qu'ils doivent an grande partie à la qualité de l'acteur les ayant incarnés. On peut également considérer que des Truman Capote ou des Virginia Woolf, bien qu'auteurs très connus, aient acquis une nouvelle dimension : leurs ouvrages sont bien souvent plus connus que leur personnalité, voire que leur visage.

Mais à tous ces rôles et en dépit des distinctions évoquées, il y a un point commun simple : il existe un référent, c'est-à-dire des images, des documents sonores ou vidéos qui permettent de connaître le personnage, de s'inspirer de son style, ou de le copier, tout simplement. Interpréter un personnage ayant existé paraît alors plus facile, mais plus risqué : spectateurs et critiques se font une idée du personnage avant d'avoir vu le film.

Que dire alors d'un acteur ou d'une actrice récompensée ? Plus précisément, sur quels critères juge-t-on alors sa performance ? Est-ce le personnage qu'il arrive à créer qui est récompensé ? ou récompense-t-on alors la conformité du personnage aux attentes des critiques ? Allons plus loin : il s'agit à chaque fois de personnages polémiques, dont l'histoire prête à controverses. Dans la liste ci-dessus, celle qui s'y prête le moins est à première vue la reine d'Angleterre, reine dans la tradition des Windsor, à la vie beaucoup moins "scandaleuse" que celle de sa soeur Margareth. Mais notons ici que le parti pris du réalisateur est de décrire la situation de la couronne d'Angleterre... juste après le mort de Lady Di. Un personnage polémique est un personnage qui invite à prendre position, qui invite à un hommage, ou au contraire à un rejet : faut-il donc voir dans cette attribution quasi-systématique des statuettes la volonté évidente de ne pas passer pour un réac' réfractaire à la prise de position du film ? ou simplement la crainte de passer pour un ingrat en ne rendant pas l'hommage auquel le film invite ? Il semble parfois qu'il y ait une confusion entre le personnage et la cause qu'il représente, d'autant plus évidente ici que les récompenses vont à l'acteur et pas au film lui-même. Et l'on vient à se demander si, du point de vue du jury, ne pas récompenser l'acteur revient à ne pas récompenser la cause qu'il incarne, voire à la condamner.

andersen.jpgCe qui m'évoque le conte d'Andersen Les habits neufs de l'Empereur, avec l'acteur dans la rôle de l'Empereur, la cause qu'il incarne dans le rôle de l'habit neuf, et le jury dans le rôle des ministres.... Deux escrocs avaient promis à l'Empereur de lui tisser le plus beau des habits, et que celui-ci aurait un pouvoir unique : seuls les gens intelligents pourraient le voir. Mais le escrocs ne tissaient évidemment rien, utilisant étoffes et fils d'or à d'autres commerces. Lorsque l'Empereur envoya certains de ses ministres constater l'avancement de l'ouvrage, ces derniers ne virent rien. Craignant alors de passer pour des simples d'esprit (puisqu'ils ne parvenaient pas à voir l'oeuvre), ils firent un faux rapport à l'Empereur... qui se fit prendre lui-même à ce jeu, et finit par parader nu... Une certaine illustration des vices inhérents à un jugement qui se veut au départ esthétique, mais qui finit par être pollué par cette simple question : qu'est-ce que mon jugement dira sur moi, et que dira-t-on de moi et de mon intelligence ?

Commentaires

Le biopic est à la mode, il est vrai.
Mais je ne suis pas entièrement d'accord avec ton analyse, et les preuves en sont d'ailleurs données dans ton articles.
Pour un acteur, dont le métier est d'être le véhicule vivant de personnages divers, fictifs ou pas, arriver à faire oublier sa propre identité pour rendre crédible celle qu'on incarne est un vrai gage de qualité. C'est ce qu'on lui demande. Aussi, lorsque cette performance est effectuée avec succès, il est normal qu'elle soit récompensée par la profession.
Mais le fait que les films en eux mêmes soit moins fréquemment primés prouvent que finalement, le film, son discours, et sa caution historique/symbolique/morale ne suffisent pas à faire de lui un grand film, et que peu se plient, du moins aux oscars, à ces courbettes politiquement correctes. Ce qui est peut-être moins le cas, par contre, pour le festival de cannes, qui a primé Laurent Cantet ou Mickael Moore sur des films dont les sujets se pliaient particulièrement bien à l'actualité. (mais c'est pas des biopics non plus).
Et pour finir, ne confondons pas les jurys des critiques. Si les critiques et les médias ont effectivement cette tendance a ne pas aller à contresens d'un film bourré de bonnes intention politiques et morales, les jurys sont souvent constitués des collègues ou de gens de la profession, qui peuvent par contre dans ce cas favoriser leur potes ou le sgens avec qui ils ont déjà bossé

Ecrit par : KevinPerez | 26 mai 2009

Je ne prétends pas qu'incarner un personnage ayant réellement existé soit facile, et ne mérite pas une récompense. Mais je crois qu'entre se dissimuler dans un personnage et inventer un personnage, la démarche est bien différente, car la marge de manoeuvre l'est aussi. Par ailleurs, d'autres considérations interviennent dans la récompense, comme par exemple le "risque" (et aussi le courage) que peut représenter l'incarnation d'un personnage polémique à l'écran (par exemple, Jaques Mesrine joué par Vincent Cassel).

Peut-être qu'à l'instar des scénarios, où l'on distingue l' "original" et l' "adapté", pourrait-on distinguer le rôle "adapté" et le rôle "original".

Pour ce qui est des jurys et critiques, j'ai effectivement hésité dans l'utilisation des termes. A Cannes, aucun problème, on parle bien d'un jury de 9 membres (d'acteurs ou de réalisateurs), la critique ayant son propre prix. Aux oscars, c'est déjà plus compliqué, tous les métiers du cinéma sont représentés, et le "jury" compte plus de 5000 votants, qui découvrent les résultats finaux en même temps que tout le monde. Difficile de parler de jury quand ça atteint de telles proportions.

Chaque type de suffrage comporte ses risques de "déviances", c'est-à-dire d'éléments qui viennent parasiter le jugement brut d'un jury :
- dans un jury restreint comme celui de Cannes, il y a évidemment le risque de copinage... que dire de la récompense de "Farenheit 911" de Michael Moore en 2004 quand le président du jury était Quentin Tarantino, lui-même un Américain, anti-Bush, et qui plus est "salarié " de la même maison de production (Miramax) ? De même la semaine dernière : Isabelle Huppert remettant la Palme du meilleur film à Michael Haneke grâce auquel elle avait elle-même gagné la Palme de meilleure actrice (pour "La Pianiste"), ça ressemble un peu à du renvoi d'ascenseur (NA : le film est cependant peut-être très bon, je ne l'ai pas encore vu)... sans parler non plus du "Prix exceptionnel" créé pour Alain Resnais. Un autre risque inhérent à ce type de jury (qui vit les uns sur les autres pendant 10 jours) est celui des effets de groupe, à savoir des décisions "polluées" par des querelles internes. Un groupe restreint peut à l'inverse s'entendre sur une volonté de vouloir marquer trop violemment son indépendance d'esprit en prenant volontairement le contrepied des tendances prononcées par les critiques et les médias qui couvrent l'événement. JE note encore deux risques : celui de voir le jury trop "écrasé" par les convictions du (de la) Président(e), et celui d'être écrasé par un certain "coporatisme", c'est-à-dire qu'une certaine catégorie de métier récompense un film essentiellement en fonction de la qualité du métier qu'elle représente (que les réalisateurs attribuent la Palme d'or à un film pour sa qualité de réalisation, etc.). On remarque d'ailleurs que depuis quelques années, le jury cannois tend à ne plus être composé que de réalisateurs et d'acteurs, et occasionnellement d'une écrivain, alors qu'il fut un temps où des critiques, des directeurs de photographies, des producteurs, des chorégraphes, etc. y trouvaient une place . Notons enfin que tous les risques signalés n'apparaissent pas nécessairement, certains ayant même tendance à se "neutraliser".
- aux Oscars, la configuration est radicalement différente, et on peut donc supposer que l' "intime conviction" des votants joue davantage... Parmi les facteurs qui peuvent venir parasiter de ce type de vote : le "vote de suiveur" par manque de compétence. Un directeur de photographie ne se sent peut-être pas plus qualifié qu'un individu lambda un peu cinéphile pour juger de la qualité du jeu d'un acteur, un acteur par forcément au point sur la qualité du son, etc. en l'absence d'une compétence technique forte, le "novice" est d'autant plus sensible aux rumeurs, ou du moins à une forme de consensus ambiant. Ce qui pourrait expliquer (en partie) le pourquoi de l'Oscar de meilleur(e) acteur(rice), et souligner que même dans ce type de vote, les courbettes ne sont pas à exclure... Ce qui est donc encore plus regrettable, car là, ça frise l'autocensure.

Quoiqu'il en soit, la configuration d'un jury, la qualité de ses membres (je veux dire par là la fonction qui justifie leur nomination) et le type de scrutins jouent énormément sur le palmarès d'un festival. Tout comme la croyance associée à l'industrie qu'il représente (le cinéma), et plus précisément - dans le cas des Oscars - l'industrie hollywoodienne. Toute la prétention à "éclairer le monde", caractérisée par le discours de George Clooney lorsqu'il reçut l'Oscar du meilleur acteur dans un second rôle en 2005 (http://www.youtube.com/watch?v=0ak5blKCC78)... discours d'ailleurs repris et taillé dans l'épisode de South Park "Danger Snobfog" (saison 10, épisode 2). Un Oscar peut être riche en symboles, et la tentation de "saisir l'histoire" est grande pour quiconque a le pouvoir de voter.

D'où ma référence au conte d'Andersen, qui souligne que ce que le jugement d'une personne dit à propos d'elle et de ses intentions supposées est souvent bien plus conditionnant dans l'énonciation de ce jugement que la valeur intrinsèque de l'objet jugé... oui, je sais, j'aurais pu faire plus simple dans la tournure de phrase... ;)

Ecrit par : JX | 28 mai 2009

J'insiste.
La différence entre un scénario et un personnage, c'est que quel que soit le personnage, existant ou fictif, le faire vivre à l'écran est une performance qui nécesite la même énergie et la même application, et il n'est pas plus facile de "se dissimuler" comme tu dis dans les traits d'une personne que tout le monde connait, que dans les traits d'une personne inventée par un scénariste ou un réalistaeur (au contraire, même peut-être).Quelque soit le perosnnage, il faut non seumement l'adapter à l'écran, et aussi l'incarner à l'écran.
Pour ce qui est du scénario, orginal ou adaptation, tu conviendras que le mérite n'est pas le même pour qui se sert d'une histoire déjà écrite, pensée et finie, parfois même qui a déjà eu son petit succès dans un autre medium, que celui qui part de rien pour imaginer seul cette même histoire. L'adaptation n'a pas valeur d'invention, et le merite du scénario de cyrano de bergerac, par exemple, revient à edmond rostand plus qu'à josée dayan.
Enfin, la différence entre un jury et un critique, ce ne peut en aucun cas être le nombre, c'est la focntion. Le critique étaye un avis ou une réflexion sur l'oeuvre, le jury n'a qu'un rôle de votant, et ajoute sa voix à un compte de points en en choisissant une.
Mais bon, ce n'était que des détails.

Ecrit par : Kevin Perez | 30 mai 2009

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