25 avril 2009
Télé-réalité : l'électrochoc (réaction à l'article paru sur Ecrans.fr le 24 avril 2009)
Je me suis un peu emporté contre Libération suite à la polémique en carton sur les propos tenus par Nicolas Sarkozy au sujet de José Luis Zapatero... mais Libération, c'est aussi d'excellents blogs et sites satellites, notamment Ecrans.fr, dont la couverture des médias "à écrans" (télévision, internet, cinéma, jeux vidéos) est tout aussi large qu'impertinente... et bien renseignée, puisqu'elle nous révèle en avant-première ce soir une expérimentation télévisuelle unique que mène en ce moment France 2 du côté des studios de la Plaine-Saint-Denis (voir l'article)

Zone Xtreme, l'émission qui brise la tabou de la torture à la télévision ?
Ecrans.fr nous parle d'un nouveau jeu de France 2, Zone Xtreme, dont les premiers enregistrements ont lieu en ce moment. Le jeu se présente comme un affrontement entre deux candidats, sur des questions de mémorisation : l'un retient des mots ou des associations d'idées, le second l'interroge ensuite. Et en cas de mauvaise réponse, le second sanctionne le premier d'une décharge électrique. Pas très forte : 20 volts. Mais à la deuxième erreur, on rajoute 20 volts. Et ainsi graduellement jusqu'à 24 erreurs, soit un choc final de 480 volts. Pour rappel, la tension des prises de terre est de 220 volts. Inutile donc de préciser que l'administration d'un choc de 480 Volts est mortelle.
Une adaptation de la célèbre expérience de Milgram
France 2 a-t-elle perdu les pédales ? Non, et c'est rassurant. Car le jeu est truqué. Il n'y a même pas de jeu, mais une expérience en cours. Le premier candidat est un acteur destiné à simuler la douleur, voire à arrêter de simuler tout mouvement (au-delà d'un certain seuil, il doit passer pour mort). Le présentateur est également complice, tout comme le réalisateur Christophe Nick (auteur entre autres du documentaire La Résistance). Le seul à ne pas être au courant (c'est le cas de le dire...) est le deuxième candidat, celui qui administre la sanction. Il est donc le cobaye.
Ca vous rappelle quelque chose ? Normal, car il s'agit d'une réplique de la célèbre expérience menée dans les sous-sols de l'Université de Yale au début des années 1960 par le psychosociologue américain Stanley Milgram (explication détaillée de l'expérience sur wikipedia). Présentation de celle-ci en moins de 4 minutes 30 (en anglais).
Perplexe face face au système de défense récurrent des tortionnaires nazis dans des procès comme celui de Nuremberg (à savoir : "oui, j'ai torturé et tué, mais je ne faisais qu'obéir aux ordres !"), Milgram se pose une question toute simple : "pourquoi obéit-on à des ordres dont on sait pertinemment qu'ils sont fous et dangereux ? Et qui plus est pour une rétribution infime (4 $ + 50 cents de transport dans l'expérience) ?". La réponse est "par soumission à l'autorité" (ici, l'autorité est "la blouse blanche de Yale"), perçue comme légitime par sa compétence.
Les prévisions de psychiatres indiquaient que seul 1 sujet sur 800 (0,125%) irait au bout de l'expérience. Empiriquement, Milgram poussa ce résultat à 62,5 % (dans la variante 2 dite feedback vocal, la plus "évidente")... non sans désapprobation plus ou moins active des cobayes (exemple de réaction d'un sujet ici))
Quel(s) but(s) pour l'expérience Zone Xtreme ?
Appliquer l'expérience de Milgram à ta télévision revient à poser la question : "la télévision fait-elle figure d'autorité scientifique légitime ?". Lors du déroulement du jeu, les questions attendues seront du type "un présentateur peut-il être perçu comme aussi savant et légitime qu'un universitaire ?", "le fait d'être regardé par des millions de personnes incitera-t-il le sujet à ne pas jouer les tortionnaires, ou est-il au contraire une pression pour aller au bout de l'expérience ?", etc.
Je n'ai pas encore connaissance des règles exactes de ce jeu. Mais on peut se demander quelle(s) serai(en)t les réactions des candidats si ceux-ci étaient amenés à changer leur rôle avec celui de la victime... le déroulement du jeu tel que présenté au candidat pourrait également constituer autant de variables qui pourront être analysées. Dans son expérience, Milgram eut recours à une vingtaine de variable, dont les résultats sont parfois édifiants : par exemple, le nombre de sujets allant au bout de l'expérience tombe à 40% si la victime est dans la même pièce. 100% de sujets arrêteront si une autre "blouse blanche" (perçue donc comme aussi légitime que l'expérimentateur) entre dans la pièce et conteste violemment le bien-fondé de l'expérience. Plus de 90% iront au bout si les rôles avec l'expérimentateur sont inversés. Et une proportion non-négligeable ira au bout par "excès de zèle", même si l'expérimentateur n'est plus dans la pièce.
Autant de variables qui viendront éclairer les résultats, si toutefois les candidats se prêtent au jeu. Il faut espérer que ceux-ci n'ont pas eu vent de l'expérience de Milgram, car cela pourrait amener encore plus de complexité à l'interprétation des résultats. En effet, certains paramètres absents de l'expérience de Milgram risquent d'entrer fortement en ligne de compte ici. On pense notamment à la mise en scène très "sons et lumières" du plateau de télévision, à la présence du public, et plus largement à l'ensemble des téléspectateurs imaginés par le cobaye, parmi lesquels un certain nombre de ses proches. L'expérience de Milgram se déroulait elle dans un cadre austère, dans le sous-sol d'une université prestigieuse.
Par ailleurs, les cobayes de Milgram savaient qu'ils venaient dans le cadre d'une expérience, même si l'expérimentateur mentait sur le but de celle-ci (l'objectif présenté aux cobayes était de tester les effets de l'électricité sur la mémoire). Le dédommagement annoncé était de 4 dollars plus 50 cents de transport. Les candidats de Zone Xtreme viennent eux persuadés qu'ils vont participer à un jeu, dont le gain peut être fonction non seulement de leur performance, mais également des erreurs du candidat-acteur. Le jeu se présente comme un affrontement, il est donc beaucoup plus impliquant. Et les réactions des candidats à l'annonce de la supercherie pourraient être d'autant plus violentes.
La télévision, autorité suprême ?
Les deux dernières inconnues concernent la réaction des candidats, et la validité des résultats. Les candidats seront-ils rassurés ? Vexés ? Déçus ? Reconnaissants ? Humiliés ? Accepteront-ils de figurer dans le documentaire final ? Se retourneront-ils contre la production en estimant avoir été abusés ? Cette expérience peut évidemment avoir quelque chose de très traumatisant.
Quant à la validité des résultats, difficile de mettre en place un protocole "scientifique" pour les appuyer : si le but affiché est de tester la télé dans son rôle d'autorité, on ne peut pas lui mettre dans les pattes une autorité scientifique, qui viendrait faire concurrence et donc fausser les résultats. Mais dans le même temps, peut-on imaginer une télévision seule juge de son rôle d'autorité. Alors, où sont les psychologues ? Derrière le plateau, pour recueillir les candidats à l'annonce de la "supercherie" ? ou juste à attendre les résultats et les réactions ? Sont-ils déjà dans la salle de montage pour appuyer le réalisateur ?
Autant de questions dont les réponses sont attendues ce samedi dans Libération, qui consacre un dossier à Zone Xtreme... en espérant que les futurs candidats ne l'achètent pas, et que les médias nationaux ne s'emparent pas du sujet. L'expérience commencée il y a deux semaines pourrait alors connaître une fin prématurée.
DERNIÈRE MINUTE
J'ai donc acheté Libération samedi dernier, avec des articles beaucoup plus détaillés sur l'expérience. Je me permets donc d'apporter des précisions sur l'expérience :
- le tournage des émissions est terminé, Libération ne s'est pas permis de venir le plomber avec un article prématuré... ce qui est la moindre des choses.
- L'animatrice de Zone Xtreme est Tania Young, qui est également co-animatrice du jeu de France 2 Incroyables Expérience (France 2, du lundi au vendredi à 18h10), ce qui aurait pu mettre la puce à l'oreille de certains candidats. Son rôle est réellement calqué sur celui de Milgram, dont elle reprend les phrases courtes et sèches pour inciter à continuer. A un détail près : elle peut utiliser les vivats de la foule pour inciter le candidat à continuer, en lui balançant un ultime : "vous ne pouvez pas empêchez [l'autre candidat = l'acteur, ndlr] de gagner, le public est d'accord !".
- 7 psychologues (assistés de quelques doctorants) encadrent l'émission, tant sur le dispositif expérimental que sur l'assistance psychologique aux candidats.
- Le nombre de "cobayes" est de 80, dont les noms ont été piochés dans des listings marketing : l'échantillon se veut représentatif, et paritaire en termes de sexes. Aucune variante ne semble avoir été introduite, les 80 candidats ayant participé au même jeu.
- Premiers résultats : il apparaît que 80 % des sujets vont au bout du jeu, soit encore plus que dans l'expérience de Milgram... Si on ne peut pas conclure trop vite que la télévision est plus convaincante que la science, il sera néanmoins intéressant de de savoir quel élément explique le plus cette différence : pression du public, appât du gain, culpabilité (empêcher l'autre candidat de gagner)...
10:26 Publié dans C'est comme ça qu'on sème......[MEDIAS] | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : électrochoc, télé-réalité, milgram, nick, france 2, zone xtreme
19 avril 2009
Cas de conscience, cas d'école : l'ouverture du JT de Bernard Langlois le 15 septembre 1982
Deux informations de nature similaire et intervenant simultanément sont inévitablement rapprochées. Le plus difficile reste de savoir comment les traiter, dans quel ordre, et comment éviter tout rapprochement de mauvais goût.
L'ancien présentateur du JT de 13h d'Antenne 2 Bernard Langlois fut confronté à un cas de figure particulièrement sensible... et choisit, à ses risques et périls, de poser frontalement le problème.
Dans la soirée du 14 septembre 1982, personnalités - aux destins pourtant très opposés - meurent brutalement :
- au Liban, Béchir Gemayel, fraichement élu président, trouve la mort dans un attentat, avant même d'avoir pu prêter serment.
- à Monaco, la princesse Grace décède dans un accident de voiture.
2 morts. 2 célébrités. 2 drames à traiter au cours d'un même journal. Mais à part leur notoriété et leur décès simultanés, tout éloigne les deux défunts. Oui, mais le temps médiatique n'admet pas les ajournements. Ces informations devront être traitées au sein du même journal.
Le lendemain matin, dans les locaux d'Antenne 2, Bernard Langlois prépare son journal de la mi-journée. Cas de figure hautement périlleux : comment traiter ces deux morts ?
Il expose sa problématique dans son ouvrage Résistances* :
"Me voici dans mon bureau, avec mes deux morts sur les bras, et passablement ennuyé : par qui vais-je commencer ? Comment "ouvrir" le journal ?"
Bernard Langlois tranche. Au confort de deux hommages qui se dilueraient mutuellement, et au danger de la comparaison, il prend le pari de la "transcendance", et de la mise en perspective. Voici ce que donna l'ouverture du journal de 13h d'Antenne 2 ce jeudi 15 septembre 1982 de son JT :
(vidéo disponible sur le site de l'INA : http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=CAB8200781201 **) :
"Il était jeune - 34 ans -, il était intelligent et volontaire, ambitieux et inquiétant tout à la fois. Elu, voici vingt-trois jours, président de la République libanaise, il aura eu juste le temps de savourer l'ivresse de la victoire, mais pas celui d'accéder à la réalité du pouvoir. C'est dans neuf jours que Béchir Gemayel devait devenir officiellement président du Liban. Sa mort, hier, dans un attentat, risque fort de rallumer très vite les feux mal éteints de la guerre civile. Malheureux pays.
Elle n'était plus très jeune - 52 ans. Elle était toujours belle, dans sa maturité de femme épanouie, passée sans transition de la célébrité sulfureuse d'Hollywood à celle, respectable, du gotha. Curieux destin que celui de Grace Kelly, actrice talentueuse distinguée par un prince, qui lui offrit un jour sa main, sa couronne, et de partager son trône planté sur un caillou cossu, dans un royaume d'opérette. Grace de Monaco est morte elle-aussi, des suites de ses blessures, après un accident d'auto. Cela ne changera rien au destin de l'humanité. Juste un deuil ordinaire, la peine ordinaire d'une famille célèbre qui nous était familière par la grâce des gazettes.
Bonjour... Voilà donc de quoi est faite d'abord l'actualité de ce jour : de ces deux morts de gens illustres, qui n'ont certes pas le même poids sur les balances de l'histoire, mais qui offrent, l'une et l'autre, matière à réflexion.
Gemayel d'abord. Il n'était guère besoin d'être expert en matière de politique libanaise pour prévoir que son élection, il y a trois semaines, à la présidence de la République du Liban, ne réglait pas tout... Après huit ans de guerre civile, dans un pays envahi, occupé au nord par l'armée syrienne, au sud par l'armée israëlienne, seul un homme de compromis, d'équilibre entre les communautés, pouvait tenter de réaliser l'impossible : la réconciliation des Libanais, la reconstruction de l'Etat. Gemayel était tout sauf cet homme-là - dont on ne sait d'ailleurs pas s'il existe - : chef de clan, baroudeur, et candidat, qui plus est, des Israéliens, son élection ressemblait à une gageure. Tout observateur attentif du Proche-Orient le savait, même si on ne le disait pas trop, histoire de lui laisser une chance, une chance de laisser cet homme très jeune s'imprégner de ses fonctions nouvelles, de se dépouiller de sa défroque d'activiste partisan : on ne lui aura pas laisser ce temps-là...
Grace de Monaco : l'image du bonheur, sucré, véhiculée jusqu'à l'écoeurement par la presse du coeur. On n'ignorait rien de sa vie - poids des mots, chocs des photos - ; des fredaines de sa fille aînée, Caroline ; des émois de sa cadette, Stéphanie ; des exploits sportifs du petit prince, Albert. Malgré cette ronde folle des paparazzi autour de la famille Grimaldi, cette femme, aujourd'hui disparue, laissera le souvenir d'une personne de qualité. Cette roturière avait la noblesse naturelle ; et le prince Rainier - dont le choix, à l'époque, avait surpris - ne s'était pas mépris. Respectons sa peine, qui est sans doute immense.
J'ajoute - et c'est le seul point commun de ces deux décès survenus hier - que nous ne les avons sus, l'un comme l'autre, qu'avec bien du retard. Raison d'Etat ? Pour l'un sûrement ; pour l'autre, peut-être aussi. A 18 heures, hier soir, Gemayel était officiellement sorti indemne de l'attentat. Quant à Grace de Monaco, ses blessures, nous disait-on, n'étaient pas graves. Même la mort, chez les grands, respecte de protocoles qui échappent au commun..."
C'est grâce à Pierre Desproges que j'ai connu cet épisode. Le 7 janvier 1983 se trouvait dans le box des accusés du Tribunal des Flagrants Délires*** le patron de presse Alain Ayache. Ce dernier, à l'époque responsable de la publication de l'hebdomadaire Le Meilleur, avait en effet titré sur 5 colonnes dans son numéro du 17 septembre 1982 : "L'hommage "choquant" d'Antenne 2 à Grace". Le Meilleur, c'est avant tout un journal sensationnaliste. Bernard Langlois, de son côté, est un journaliste militant et sensible à la qualité des papiers produits. Il a d'ailleurs par la suite fondé l'hebdomadaire Politis. Ayache et Langlois, ce sont deux approches du journalisme. Je vous laisse deviner laquelle de ces conceptions avait la préférence de Desproges, qui déclara dans son réquisitoire : "Ayache offusqué par Langlois, c'est beau comme un vidangeur asphyxié par un bouquet de roses". Tout est dit.
Mais revenons à Langlois... Pour tout vous dire, je trouve sa tirade magique. Le ton et la diction sonnent un peu vieille école, il vaut mieux avoir le texte. Mais en dépit d'une mise en scène très sommaire, elle est magique, et ce pour trois raisons : parce qu'elle affronte sans se démonter un sujet tabou ; parcequ'elle privilégie le sens et la rélfexion à la retenue et au conformisme de sa fonction ; parcequ'elle refuse d'être donnée pour être consommée. Elle est tout simplement pleine de courage et d'audace, sans confort ni conformisme. Elle refuse la facilité d'un récit brut et compatissant, en faisant du présentateur un inntervenant, et non un récitant.
La mort, voilà bien le sujet tabou. Même le dernier des crevards connus a droit, au moment de sa mort, à une rétrospective télévisée de son oeuvre qui, à défaut d'être complaisante, est bien peu vindicative. Comme si, même en territoire laïc, on semblait dire : "seul Dieu pourra le juger à présent", et que personne ne voulait se fâcher avec Dieu. Un territoire sans doute plus agnostique que laïc. Et lorsqu'il s'agit de personnes qui pourraient, au vu de leurs oeuvres terrestres, gagner le paradis agnostique, le problème est bien épineux : il faut montrer le deuil. Ne pas en faire moins qu'attendu, par respect pour ledéfunt, mais ne pas en faire trop, par respect pour tous ceux qui restent.
Or, ce jour-là, des morts, il y en a deux. Ce n'est pas très pratique. Un mort, c'est bien, ça meuble un journal, et ça permet de passer quelques images un tantinet nostalgiques au milieu d'un flot d'images d'actualité, 100 % nouvelles. Quelque part, un mort, ça rassure dans un JT, ça renvoie un minimum d'élements déjà connus. Sauf dans les JT du week-end : là, ça emmerde, ça peut vous plomber deux jours de détente. Quand on est un grand de ce monde, mourir un vendredi soir serait une faute de goût. Mourir en même temps qu'une autre sommité en est une autre : y a-t-il la place pour une double dose de compassion dans un JT ? Non, l'un va forcément piquer la vedette à l'autre. Reste à savoir lequel.
Langlois tranche. Comme le souligne encore justement Desproges, il "a ramené à de justes proportions un accident d'automobile survenu à une ancienne copine de Cary Grant reconvertie dans l'opérette immobilière sur la Côte d'Azur". Une mort reste une mort, la douleur des proches est la même. Mais toute mort n'a pas les mêmes conséquences sur les vivants. La mort de Grace Kelly laissera un vide à Monaco qui, encore aujourd'hui, n'a jamais retrouvé de première dame. Mais que dire de la mort de Béchir Gemayel ? 3 jours après, en représailles, les milices chrétiennes d'Elie Hobeika envahissaient les camps de Sabra et Chatila, avec la négligente complicité de l'armée israëlienne. Encore aujourd'hui, le bilan du massacre est incertain : des sources en provenance de la Croix-Rouge et de l'Armée israëlienne indiquent 700 morts, certaines organisations pro-palestiniennes allant jusqu'à 5000. La question n'est pas de trancher ici, elle est juste de constater que Bernard Langlois savait de quoi il parlait : dans un pays en guerre et meurtri par les tensions entre ses communautés, l'assassinat du premier d'entre eux forcément remettre le feu aux poudres. Rien de comparable sur le Rocher, où milliardaires et millionnaires ont depuis longtemps enterré la hache de guerre.
Mais l'audace de Langlois ne réside pas dans sa lecture lucide des enjeux du Proche-Orient. Il l'annonce d'entrée : "ces deux morts de gens illustres, qui n'ont certes pas le même poids sur les balances de l'histoire, mais qui offrent, l'une et l'autre, matière à réflexion". Mettre en perspective les deux décès, en mettant clairement en évidence l'importance de celui du président Libanais et donc en faisant de l'ombre à celui de la Princesse Grace, c'est surtout s'exposer aux foudres de la famille Grimaldi, dont on peut imaginer qu'elle a le bras long jusqu'à la rédaction d'Antenne 2. Son choix est hautement risqué. S'il avait pris le parti inverse, à savoir "sacraliser" la princesse Grace au détriment de Béchir Gemayel, je doute fort que les autorités libanaises se seraient préoccupées de faire des remontrances à Antenne 2. Il faut dire aussi que le seul Libanais dont l'intervention aurait vraiment pu peser était précisément celui qui venait de se faire tuer.
Enfin, l'audace de Langlois est triplement couillue, car il a osé aller contre les attentes du public. Nul doute que la mort de la princesse Grace a probablement plus ému l'auditoire du JT de 13h, dont les meilleures audiences se trouvent en général auprès d'un public plutôt âgé, sans doute plus prompt à se rappeler sa propre émotion lors du mariage de Rainier et de Grace, que de consommer à nouveau des images de violence d'un pays qu'ils avaient connu alors que celui-ci était encore sous protectorat français. Peu importe, Langlois ne chercha pas à séduire, au mieux chercha-t-il à convaincre ; mais en tout cas, il osa brisé les tabous en posant clairement la question : ces deux morts se valent-elles ?
Langlois ne l'emportera pas au Paradis...
Langlois se garda bien de la poser formellement, même si sa réponse semble évidente. Peu importe le formalisme de la réponse, d'ailleurs, car cette simple question lui vaudra condamnation. Malgré certaines précautions oratoires, malgré des rappels bienvenus ayant valeur d'hommage sincère à la princesse Grace, et malgré l'utilisation d'un impératif pour inviter à respecter le deuil du prince Rainier, la direction d'Antenne 2 ne l'entendra pas de la sorte. On imagine certaines pressions (de l'Elysée ? du Rocher ? d'ailleurs ?), mais rien ici ne me permet de l'affirmer. Quoiqu'il en soit, Bernard Langlois, promu présentateur du 13h en 1981, présenta ce 15 septembre 1982 son dernier JT. Suspendu par sa chaîne, il revint à l'écran l'année suivante, en tant que producteur et animateur de l'émission Résistances, qu'il présenta jusqu'en 1986. Il quitta ensuite la télévision pour fonder l'hebdomadaire Politis en 1988. Toujours fidèle à ses convictions, il fit partie du comité fondateur d'ATTAC en 1999... Je ne peux m'empêcher de constater que son arrivé au 13h coïncide avec l'élection de François Mitterrand, et que l'arrêt de son émission Résistances coïncide elle avec le retour de la droite aux affaires. Peut-être cela relativise-t-il un peu le courage qu'il eut le 15 septembre 1982 : a-t-il pensé qu'il était suffisamment bien appuyé pour se risquer à une telle dissertation ? Malgré ça, il osa.
Je n'arrive pas à imaginer ce qu'aurait pu donner ce même journal le 23 avril 1616 (le lendemain de la mort de Cervantes et le jour-même de la mort de Shakespeare) ou le 11 octobre 1963 (le lendemain de la mort d'Edith Piaf et le jour-même de la mort de Jean Cocteau). Mais - et n'est-ce pas là l'essentiel ? - son acte n'a pas été oublié. Il avait posé un problème, et a obligé tout le monde à réagir. Et on se souviendra de son dernier JT. Alors que je doute que quiconque se souvienne du JT d'une TF1 pas encore Bouyguisée ce même-jour.
Que sont-ils devenus ?
- Bernard Langlois a quitté la direction de Politis en 2000, mais écrit toujours sur la toile.
- Le Prince Rainier est décédé le 6 avril 2005. Par une cruelle ironie, sa mort fut elle-aussi quelque peu "éclipsée" par celle du pape Jean-Paul II, survenue quatre jours plus tôt.
- Pierre Desproges est mort en 1988, et je n'ai aucune idée de l'hommage que lui rendit - ou pas - Le Meilleur...
- Le Meilleur existe toujours plus ou moins, sa dernière formule datant de 2007. Il a été rebaptisé Spéciale Dernière / Le Meilleur, et l'essentiel de son contenu tourne autour des paris hippiques et footballistiques.
- Alain Ayache est décédé en le 17 février 2008 (un dimanche...), à la tête d'un groupe de presse riche de 8 titres. Le blog de Réponse à tout (que son groupe de presse édite) nous apprend qu'il fut inhumé dans la plus stricte intimité familiale (http://www.reponseatout.com/blog/). Selon ses souhaits. Je me plais à penser qu'il n'a pas voulu risquer la comparaison avec une autre célébrité, Henri Salvador, qui avait été enterré la veille... :)
* Editions La Découverte, 1987
** Quick Time requis
*** ce passage est repris en note dans Les Réquisitoires du Tribunal des Flagrants Délires vol. 2 (Seuil, France Inter, 2003)
08:30 Publié dans C'est comme ça qu'on sème......[MEDIAS] | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : méthodologie, médias

