23 avril 2009

Une brève histoire des catastrophes oubliées (part. 1) : le Titanic les a-t-il tous coulés ?

Dans un précédent article de la rubrique "C'est comme ça qu'on sème", je parlais de deux décès simultanés (celui de Béchir Gemayel et celui de Grace de Monaco) dont le traitement médiatique délicat avait coûté sa place au présentateur du 13 heures d'Antenne 2 d'alors, Bernard Langlois. Le fait qu'un événement dramatique survienne en même temps ou presque qu'un autre événement dramatique pose un évident problème de "concurrence des mémoires" (pour reprendre l'expression utilisée par Nicolas Sarkozy dans le premier discours au soir de son élection). Au-delà de leur traitement médiatique, le risque principal est que l'un des deux événements finisse par phagocyter l'autre, qui tombe alors fatalement aux oubliettes de l'histoire. Tentative d'analyse à partir de trois exemples de l'histoire contemporaine.

1ère partie : "L'Empress of Ireland : coulé par le mythe du Titanic"
2ème partie : "Le República Cromañón : la dernière victime du Tsunami"
3ème partie : "Le vol 587 d'American Airlines : la catastrophe qui rassure"


L'Empress of Ireland : coulé par le mythe du Titanic

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(ARTICLE COMPLET : Histoire des catastrophes oubliées - Empress of Ireland.doc)

L'Empress of Ireland, l' "autre" naufrage

L'objet de départ est de se demander pourquoi une catastrophe comme le naufrage de l'Empress of Ireland est tombée aux oubliettes de l'histoire, alors qu'elle fit tout de même plus d'un millier de victimes. La réponse est finalement assez simple : le Titanic a tout emporté.
Le naufrage de l'Empress of Ireland aurait pu être présenté comme une nouvelle catastrophe maritime annonciatrice d'une macabre série, et donc relancer un débat sur la sécurité de ce type d'embarcation. Mais il n'en fut rien, car il eut la mauvaise idée de survenir deux mois seulement avant le début de la Première Guerre Mondiale.
Dans la grande tradition du Presse-Agrumes, la première partie de l'article ci-joint montre comment et pourquoi le naufrage de l'Empress of Ireland fut un événement "sous-pressé", confirmant par là qu'un événement a du mal à exister intrinsèquement.

Le Titanic les a tous coulés

La deuxième phase de notre étude prend le parti inverse, à savoir "pourquoi le naufrage du Titanic a-t-il été à ce point sur-pressé ?".
Elle vise donc à relativiser deux idées tenaces et pourtant discutables :
- Le Titanic était-il le bateau le plus majestueux de sont temps ? Deuxième d'une série de trois bateaux "jumeaux" (sistership), le Titanic détint pour seul record celui de bateau au plus fort tonnage du monde. Record qu'il conquit (et rendu...) au premier bateau de la sistership (l'Olympic), mais qu'il était destiné à perdre au profit du troisième bateau de la lignée (le Gigantic, finalement baptisé le Britannic), alors en chantier. En cette période de concurrence acharnée entre les armateurs de transatlantiques, les records en matière de tonnage ou de puissance duraient rarement plus de quelques mois, le record du Titanic n'aurait pas tenu bien longtemps. Bien que rapide compte-tenu de ses dimensions, le Titanic ne put cependant jamais espérer obtenir le "Ruban bleu" récompensant la paquebot ayant le record de la traversée de l'Atlantique. Enfin, sa puissance n'égalait pas celle de paquebots allemands construits des années plus tôt.
- Le naufrage du Titanic est-il la plus grande catastrophe maritime du siècle ? Non, si l'on s'en tient au seul bilan humain. Mais il faut reconnaître que la plupart des autres catastrophes eurent lieu en temps de guerre. L'occasion pour nous de redécouvrir certains épisodes tragiques de la Seconde Guerre Mondiale et de la Guerre du Pacifique, passés à la trappe de l'histoire pour différentes raisons (notamment car, s'agissant de faits de guerre, ces catastrophes paraissent plus "prévisibles"...). Même en temps de paix, une plus grande catastrophe intervint, en 1987 au Philippines : il s'agit du naufrage du Doña Paz, dont on estime aujourd'hui à environ 4000 le nombres de victimes. Mais qui s'en souvient...

En synthèse, on peut dire que le naufrage du Titanic trouve sa légende dans le fait qu'il soit le plus facile à raconter : car il y eut de nombreux survivants, car il reliait l'Angleterre à New-York, car tout ou presque était connu (ou finit par l'être) sur les conditions de navigation, parce que son naufrage a des relents bibliques de "Tour de Babel", voire de symbole d'une Europe déclinante...

"Le naufrage du Titanic est une catastrophe qui a parlé à tout monde, qui a fait parler tout le monde, à un moment où il n’y avait rien d’autre à dire. Survenu en temps de paix et au respect des lois sur l’embarcation (des personnes, au moins, ça se discute pour ce qui concerne les canots), il avait suffisamment d’éléments pour permettre une enquête, et pour continuer à faire parler."

20 avril 2009

INTRODUCTION - Comment construit-on l'histoire ?

"L'histoire me sera indulgente, car j'ai l'intention de l'écrire", disait Winston Churchill. Le vieux lion britannique n'a sans doute jamais péché par humilité, du moins pas en public. Mais au-delà de toute auto-satisfaction, Sir Winston ne fait que répéter à sa façon la vieille maxime : "ce sont les vainqueurs qui l'histoire". Nous ne réécrirons pas l'histoire ici. Ce qui ne signifie pas que nous soyons forcément des perdants.

L'Histoire est un construit intellectuel

Dire que l'histoire est un construit intellectuel ne signifie pas que les événements n'ont pas existé. Elle signifie que leur retranscription, leur compréhension, leur classification conditionnent en partie le regard et l'importance que leur accorderont les hommes qui viendront après.

L'Histoire (avec un grand H, cette fois) n'est pas qu'une suite d'événements, faite pour être narrée à quiconque n'ira jamais vérifier : l'Histoire est avant tout un construit intellectuel, une série de choix. Elle est une science, elle est un savoir, elle est le produit d'une méthode. Et la méthode n'est jamais neutre. Le travail de l'historien est donc un travail méthodique et rigoureux, mais également en partie exclusif. D'où la nécessité de procéder à une révision constante des outils et des paradigmes sur lesquels elle repose. Je donne ici la parole à un historien de renom, Bruno Groppo, de l'Université de Paris I :

"La révision - faut-il le rappeler ? - constitue une démarche naturelle de la recherche historique : celle-ci progresse précisément en soumettant à la critique et en "révisant", à partir de nouvelles sources et/ou de nouveaux questionnements, les hypothèses et les interprétations antérieures. Dans ce sens, l'histoire est "révisionniste", puisque chaque nouvelle génération d'historiens relit le passé à la lumière des préoccupations et des influences culturelles qui lui sont propres. Tout autre chose, par contre, est une démarche historique qui réinterprète le passé sur la base de paramètres essentiellement idéologiques." (in Persée, http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ma...)


Une histoire remodelée

Pas question pour nous ici de (trop) entrer dans les querelles d'historiens de métiers, qui, par leur travail, apporteront tous les éléments qui feront matière à débat, à de nouvelles interprétations, et à une nouvelle compréhension. Mais alors, où se situer ?
Ayant admis que l'histoire est une suite d' "interprétations" influencées par les "préoccupations culturelles des historiens" qui se sont succédés, notre objet est avant tout de comprendre comment l'histoire est transmise, et comment elle est "déformée". Et à ce jeu des "révisions" successives, de comprendre comment certains événements, passés inaperçus de leurs contemporains, sont devenus capitaux aux yeux des générations suivantes. Ou inversement, comment certains événements semblent être passés "à la trappe" de l'histoire. Bref, comprendre ces décalages de perception, comprendre comment l'histoire a gonflé ou gommé progressivement et plus ou moins sciemment certains événements.

Une approche "légère", avant tout factuelle et événementielle

Notre approche est modeste, un historien de métier la qualifierait sans doute de "légère". Elle est avant tout factuelle et événementielle.
- Comme souligné précédemment, elle vise à comprendre le décalage qui peut exister entre un événement tel qu'il a été perçu par les contemporains, et tel qu'il est perçu aujourd'hui. Cette approche s'intéressera donc surtout à la transmission de l'histoire, à son enseignement et à sa propagande ;
- de fait, l'approche iconographique sera l'une des plus importantes ici : nous essayerons de comprendre comment une image politique et historique se construit, comment elle se transmet, et comment elle ne s'oublie pas. Nous nous attacherons ainsi souvent à examiner de près un certain nombre de "mythes fondateurs"... ;
- l'approche sémiologique n'est pas pour autant minorée : l'analyse des discours et de la symbolique historique est souvent très éclairante sur le "succès" d'un événement ou sur une période. Elle permettra notamment de se pencher sur un certain nombre de termes banalisés, et pourtant très connotés.

Chacun des thèmes abordés le temps d'un article a souvent fait l'objet de nombreux livres et thèses. Les articles ne seront évidemment pas aussi fouillés, mais se voudront une ouverture, une incitation à la lecture... et à la découverte.

Quelques tentations à éviter

Notre approche "légère" cherche à ne pas déborder sur certains terrains glissants :
- une approche morale de l'histoire. L'objet n'est pas de juger l'histoire, ni de soulager notre conscience occidentale : le but est de comprendre le devenir d'un certain nombre d'événements.
- une approche teintée d'idéologisme obscur. Il s'agit pas ici d'entrer sur le terrain des querelles (notamment nationalistes), où certains partis tentent de justifier ou condamer un état de fait à partir d'éléments historiques immémoriaux et à la fiabilité parfois douteuse. Je précise que l'analyse des mythes fondateurs vise avant tout à comprendre comment ceux-ci ont été créés et transmis, mais que cette analyse ne juge aucunement de la qualité des aspirations de ceux qui se revendiquent de ces mythes (nous verrons notamment que l'histoire de France en est truffée).
- une réflexion sur la philosophie et sur la fin de l'histoire. Pas de Kant, d'Hegel, de Marx et autres Fukuyama. Nous ne cherchons pas ici à trouver des événements et des continuités laissant présager d'une organisation cohérente de l'histoire, tournée vers une finalité précise.

Nous chercherons à ne pas déborder... mais il faut admettre que quand il s'agit d'histoire, la tentation polémiste est souvent trop forte...

Dans la grande tradition du Presse-Agrumes...

... on se demandera donc qu'est-ce qui a été "sur-pressé" au cours des siècles, et au contraire, ce qui aurait pu l'être davantage. Sans cheminement préétabli, au gré des détours, comme en attestent les prochains articles de la rubrique.

A venir :
- Empress of Ireland, República Cromañón, vol 587 d'Amercian Airlines : une brève histoire des catastrophes oubliées
- En finir avec le Moyen-Âge ?
- Voltaire, mauvais garçon ?
- Si Hitler avait été admis à l'Ecole des Beaux-Arts de Vienne... l'alternate history
- L'invention du Massif Central